Sur le Christ…

L’union des croyants avec Christ selon saint Jean, XV, I-4, présentée dans son fondement et son essence, dans sa nécessité et dans ses effets (Marx, Composition du baccalauréat, 1835)

(Cercle Marx, 25/12/2020)

Avant de considérer le fondement, la nature et les effets de l’union de Christ avec les croyants, voyons si cette union est nécessaire, si elle est déterminée par la nature de l’homme, si l’homme ne peut atteindre, par ses propres moyens, le but pour lequel Dieu l’a tiré du néant.

Si nous tournons notre regard vers l’histoire, grande éducatrice de l’humanité, nous trouvons cette leçon gravée d’un style d’airain : nul peuple, eût-il atteint le sommet de la culture, eût-il donné le jour aux plus grands hommes, eût-il porté les arts à leur zénith, eût-il résolu les problèmes scientifiques les plus ardus, n’a réussi pour autant à se libérer des chaînes de la superstition ; il ne s’est fait, ni de lui-même ni de la divinité, des idées dignes et vraies ; ni les bonnes mœurs ni la morale n’apparaissent chez lui vierges de toute impureté étrangère, de viles insuffisances ; même ses vertus étaient dues à une grandeur vulgaire, à un égoïsme effréné, à la soif de gloire et d’exploits audacieux, plutôt qu’à la recherche de la véritable perfection.

Et les peuples anciens, les sauvages encore sourds à l’enseignement de Christ, manifestent une inquiétude intérieure, une peur de la colère de leurs dieux, une conscience intime de leur propre abjection en sacrifiant à leurs dieux, en pensant expier leurs fautes par des offrandes.

Même le plus grand penseur de l’Antiquité, le divin Platon, exprime en plus d’un endroit une profonde nostalgie d’un être supérieur dont la manifestation comblerait le désir insatisfait de vérité et de lumière.

Ainsi, l’histoire des peuples nous enseigne la nécessité de l’union avec Christ.

Même si nous contemplons l’histoire de l’individu isolé, la nature de l’homme, il est vrai que nous apercevons toujours dans son âme une étincelle de la divinité, un enthousiasme pour le bien, une soif de connaissance, une nostalgie de la vérité, mais la flamme de l’envie étouffe cette étincelle divine ; la voix envoûtante du pêché éteint l’amour de la vertu dont on se raille dès que la vie fait sentir tout son pouvoir ; la soif de connaissance disparaît devant la vile soif des biens terrestres, la nostalgie de la vérité s’efface devant la puissance séductrice du mensonge. Et voilà l’homme, l’unique être dans la nature à ne pas accomplir sa fin, le seul membre dans le tout de la création qui soit indigne du Dieu qui l’a créé ! Mais, dans sa bonté, ce créateur ne pouvait pas haïr son œuvre ; il a voulu l’élever vers lui, et il a envoyé son fils, et par la bouche de ce fils, il nous dit :

« Vous êtes déjà purs, à cause de la parole que je vous ai annoncée. » (Jean, XV, 3)

« Demeurez en moi, et moi je demeurerai en vous » (Jean, XV, 4)

Après avoir constaté que l’histoire des peuples et l’observation des individus démontrent la nécessité de l’union avec Christ, nous allons considérer l’ultime et la plus difficile des preuves, la parole même de Christ.

Et où exprime-t-il plus clairement cette nécessité de l’union avec lui-même que dans la belle parabole du cep et des sarments, en se nommant lui-même le cep et en nous appelant les sarments ? Le sarment ne peut, par sa seule force, porter des fruits. Ainsi, dit Christ, vous ne pouvez rien faire sans moi. Et il s’exprime plus énergiquement encore lorsqu’il dit : « Si quelqu’un ne demeure pas en moi… » (Jean, XV, 4, 5,6).

Cependant, cela ne s’entend pas uniquement de ceux qui ont pu connaître la parole de Christ ; car nous ne pouvons juger le décret de Dieu sur ces peuples et ces hommes, puisque nous ne sommes même pas en mesure de le saisir.

Notre cœur, la raison, l’histoire, la parole de Christ, nous crient d’une voix puissante et persuasive que l’union avec Lui est absolument nécessaire, que, sans Lui, notre but reste inaccessible ; que, sans Lui, Dieu nous rejetterait, que Lui seul pouvait nous sauver.

Ainsi pénétrés de la conviction de cette nécessité, nous brûlons de savoir en quoi consiste ce don sublime, ce rayon de lumière qui vient des univers supérieurs pour animer notre cœur, et nous élève, purifiés, vers le ciel ; ce don qui en est la nature intime et le fondement.

Une fois comprise la nécessité de cette union, son motif, notre besoin de salut, notre nature pécheresse, notre raison chancelante, notre cœur corrompu, notre abaissement devant Dieu éclatent à nos yeux ; inutile donc de chercher ce motif, quel qu’il soit.

Mais qui mieux que Christ en sa parabole du cep et des sarments pourrait exprimer la nature de l’union ? Qui pourrait offrir au regard, dans de grands traités, tous les détails, la substance la plus intime qui fonde cette union aussi complètement que Christ dans ces paroles :

« Je suis le vrai cep, et mon père est le vigneron » (Jean, XV, I)

« Je suis le cep, vous êtes les sarments » (Jean, XV, 5)

Si le sarment était sensible, quelle serait sa voie de voir le jardinier le guetter, le soigner avec sollicitude et le rattacher solidement au cep d’où il tire nourriture et sève pour des fruits plus riches.

Donc, dans l’union avec Christ nous tournons avant tout vers Dieu notre regard aimant, nous éprouvons pour lui la plus fervente des gratitudes, nous nous agenouillons joyeusement devant lui.

En effet, quand par l’union avec Christ un plus beau soleil nous est apparu, quand nous ressentons toute notre déchéance, mais quand en même temps nous jubilons d’être délivrés, c’est alors seulement que nous pouvons aimer Dieu qui, autrefois seigneur offensé, se présente maintenant à nous comme père miséricordieux, comme éducateur bienveillant.

Or ce n’est pas seulement vers le vigneron que le sarment se tournerait s’il était sensible ; il s’appuierait avec ferveur sur l’échalas et se sentirait étroitement uni à lui et aux sarments qui se sont élevés grâce à lui ; il aimerait ces autres sarments, ne serait-ce que parce que le jardinier les soigne et parce qu’un tuteur leur prêtre force.

Ainsi, l’union avec Christ consiste dans la communion la plus intime avec lui, en ce qu’il est toujours devant nos yeux et dans nos cœurs, pénétrés du plus grand amour pour lui, nous offrons en même temps notre cœur à nos frères avec qui il nous a réunis plus étroitement et pour qui il s’est sacrifié.

Mais cet amour pour Christ n’est pas stérile, il ne nous remplit pas seulement de l’adoration et du respect le plus pur envers lui, il fait aussi en sorte que nous respections ses commandements en nous sacrifiant les uns pour les autres, en restant vertueux, mais seulement par amour pour lui (Jean, XV, V.9, 10, 12, 13, 14).

C’est là l’insondable abîme qui sépare la vertu chrétienne de toute autre, l’élève au dessus de toute autre, et c’est là un des plus grands effets que l’union avec Christ produit dans l’homme.

La vertu n’est plus cette sombre caricature offerte par la philosophie stoïcienne, ni, comme chez tous les peuples païens, l’enfant d’une sévère doctrine des devoirs, mais ses fruits naissent de l’amour de Christ, de l’amour d’un être divin, et lorsqu’elle jaillit de cette source pure, elle semble délivrée de tout ce qui est terrestre ; là, elle paraît vraiment divine. Tout aspect repoussant s’évanouit, tout ce qui est terrestre s’efface, toute vulgarité se dissipe et la vertu est plus illuminée, étant devenue plus clémente et plus humaine.

Jamais la raison humaine n’a su la présenter ainsi ; sa vertu serait à jamais restée une vertu étroite et terrestre.

Lorsqu’un homme a acquis cette vertu, cette union avec Christ, il supportera paisiblement les coups du sort, il affrontera courageusement la tempête des passions, il subira sans crainte la rage du mal, car qui pourrait le subjuguer, qui pourrait lui ravir son Sauveur ?

Il sait que sa prière sera exaucée, car tout ce qu’il demande, c’est l’union avec Christ, donc une chose purement divine. Et comment cette assurance ne l’élèverait et ne le consolerait-elle pas, alors qu’elle a été annoncée par le Sauveur lui-même (Jean, XV, V.7) ?

Qui ne supporterait volontiers la souffrance alors qu’il sait qu’en demeurant en Christ, par ses œuvres Dieu lui-même est honoré, que sa perfection élève le Seigneur de la création (Jean, XV, V.8) ?

Or donc, l’union avec Christ accorde l’élévation intérieure, la consolation dans la souffrance, la confiance paisible et un cœur ouvert à l’amour des hommes, à tout ce qui est noble, à tout ce qui est grand, non par ambition, non par soif de gloire, mais uniquement par amour de Christ. Or donc, l’union avec Christ procure une félicité que l’épicurien cherche en vain à posséder dans sa philosophie superficielle, et le penseur le plus profond dans les recoins les plus cachés de son savoir, une félicité que seul connaît le cœur naïf et enfantin uni à Christ, et par Christ à Dieu ; une félicité qui rend la vie plus belle et plus sublime.

« L’histoire du Christianisme primitif offre des points de contact remarquables avec le mouvement ouvrier moderne. Comme celui-ci le christianisme était à l’origine le mouvement des opprimés, il apparaissait tout d’abord comme religion des esclaves et des affranchis, des pauvres et des hommes privés de droits, des peuples subjugués ou dispersés par Rome. Tous les deux, le christianisme de même que le socialisme ouvrier, prêchent une délivrance prochaine de la servitude et de la misère; le christianisme transporte cette délivrance dans l’au-delà, dans une vie après la mort, dans le ciel ; le socialisme la place dans ce monde, dans une transformation de la société. Tous les deux sont poursuivis, et traqués, leurs adhérents sont proscrits et soumis à des lois d’exception, les uns comme ennemis du genre humain, les autres comme ennemis du gouvernement, de la religion, de la famille, de l’ordre social. Et malgré toutes les persécutions, et même directement servies par elles, l’un et l’autre se frayent victorieusement, irrésistiblement leur chemin. »
Engels, Contributions à l’histoire du Christianisme primitif

« N’est-ce pas surtout le christianisme qui a séparé l’Église et l’État ? Lisez De civitate Dei de Saint Augustin, étudiez les Pères de l’Église et l’esprit du christianisme, puis venez et dites-nous si c’est l’État ou l’Église qui est l’État chrétien ! Chaque instant de votre vie quotidienne ne dément-il pas votre théorie ? Considérez-vous comme un tort de faire appel aux tribunaux lorsqu’on vous a porté préjudice ? Mais l’Apôtre écrit que c’est un tort. Présentez-vous la joue droite lorsqu’on vous soufflette la joue gauche, ou bien intentez-vous un procès pour voies de fait ? Mais l’Évangile l’interdit. Ne réclamez-vous pas en ce monde une justice raisonnable, ne murmurez-vous pas contre la moindre augmentation des impôts, ne vous indignez-vous pas de la plus légère violation de la liberté individuelle ? Mais il vous est enseigné que les maux d’ici-bas ne sont rien comparés à la splendeur future, que l’acceptation résignée de la souffrance et la félicité dans l’espérance sont les vertus cardinales. Tous vos procès ou presque, la plupart de vos lois civiles, n’ont-ils pas pour objet la propriété ? Mais il vous est dit que vos trésors ne sont pas de ce monde. Ou si vous vous réclamez de la maxime : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ! estimez non seulement l’or, Mammon, mais encore, sinon autant, la libre raison comme le César de ce monde. Or, « l’exercice de la libre raison », c’est la philosophie. » Marx, Neue Rheinische Zeitung (10 juillet 1842)

« Les saints anges apprennent à connaître Dieu non par la résonance des mots, mais par la présence même de l’immuable Vérité, c’est-à-dire par le Verbe, Fils unique de Dieu. Ils connaissent le Verbe lui-même et le Père et leur Esprit saint ; ils voient que cette Trinité est inséparable, qu’en elle chacune des personnes est substantielle et pourtant que toutes ensemble, elles ne font pas trois dieux mais un seul Dieu ; et tout cela leur est mieux connu que nous-mêmes ne le sommes à nous-mêmes. » Saint Augustin, De civitate Dei (11,29)

25/12/2020