Sur la crise…

Roger Dangeville – 1978

22/05/2022

« Le secret fatal au capitalisme que Marx révèle ici, c’est qu’il est un mode de production borné qui tend irrésistiblement à se dépasser ; il surproduit quand il cherche à surmonter ses limites et doit dilapider ou détruire une partie de la valeur du capital pour retrouver un niveau de production qui lui soit compatible. Il ne peut se valoriser qu’en se dévalorisant. C’est pourquoi aussi il produit doublement, en opposant la production à la circulation – d’où une source infinie de gaspillage, de dilapidations et de destructions, dont les crises sont l’expression la plus concentrée. » (Dangeville, La crise)

« Il est indispensable de suivre exactement le développement du concept de capital, point central de l’économie politique moderne et reflet du capital réel, base de toute la société bourgeoise. A partir de présuppositions, il doit donc être possible de discerner toutes les contradictions de la production bourgeoise ainsi que ses limites (qu’elle tend elle-même de dépasser) » (Marx, Grundrisse. p.237)

« Il existe une limite inhérente non à la production en général, mais à la production fondée sur le Capital. » (Marx, Grundrisse)

« Il est vrai que l’on trouve l’expression « crise générale » dans la postface à la deuxième édition allemande du Capital. (…) Le contexte indique clairement que « crise générale » ne désigne ici que la crise qui, au point culminant du cycle, atteint l’ensemble de l’économie, et non pas une crise définitive et dernière atteignant le capitalisme dans le monde entier en provoquant son effondrement. Ce sont les Soviétiques qui ont mis à la mode cette dernière interprétation à la suite des déclarations de Staline au XVIe Congrès du Parti Communiste bolchevik, sur la base des travaux de Varga. (…) La thèse soviétique actuelle diffère, en outre, de la thèse de Marx sur les crises par un point particulier : elle semble concerner un dénouement catastrophique et prochain, tandis que la thèse de Marx ne faisait qu’énoncer la loi de développement du capitalisme, de caractère fatal certes, mais dont il était impossible de prévoir le dénouement. Ce dénouement supposait la prise de conscience prolétarienne, le mouvement du capitalisme faisant accéder les prolétaires à cette conscience, mais ne pouvant remplacer leur action révolutionnaire. Il y a dans la thèse soviétique de la crise générale du capitalisme une accentuation du caractère fatal et nécessaire de la ruine du capitalisme, de son auto-destruction. » (Calvez, La Pensée de Karl Marx)

« Dans les milliers de pages de l’œuvre de Marx et Engels, l’on peut bien dénicher à deux ou trois reprises le terme « effondrement » utilisé dans le sens d’une ‘faillite du système capitaliste’, cependant, jamais dans l’acception que lui a donné R. Luxemburg, à savoir une « impossibilité économique du capitalisme », fondant « la nécessité historique objective de l’effondrement du capitalisme », et découlant « d’un épuisement de la sphère extra-capitaliste ». (…) Par contre, l’on rencontre abondamment l’idée contraire chez Marx, à savoir celle d’un capitalisme qui n’est pas condamné au suicide mais qui renaît sans cesse de ses cendres en plaçant la barre des enjeux à chaque fois plus haut, à la mesure de ses contradictions grandissantes comme nous l’avons rappelé ci-dessus. De même, l’on retrouve explicitement chez lui également l’idée qu’un mode de production ne s’effondre pas mais survit à ses contradictions tant qu’il n’a pas été renversé par une nouvelle classe révolutionnaire, même si cette survie doit se faire dans des formes de plus en plus barbares. Autrement dit, c’est tout à fait abusivement que R. Luxemburg et tous ceux qui la suivent attribuent leurs propres conceptions à Marx. (…) Si le prolétariat ne met pas fin au règne du capitalisme, celui-ci ne s’effondrera pas de lui-même. Il n’y a jamais de « situation sans issue » pour le capitalisme, disait Lénine, il trouvera toujours à survivre à ses propres contradictions, quitte à s’enfoncer dans des formes de régressions de plus en plus barbares. » (Controverses, « Des crises permanentes, ça n’existe pas »)

« C’est dans les vicissitudes du cycle périodique parcouru par l’industrie moderne que le sens pratique du bourgeois perçoit de la façon la plus frappante que le mouvement de
la société capitaliste est plein de contradictions – et dans l’apogée de ce cycle : la crise générale. Nous n’en percevons encore que les prodromes, mais elle approche de nouveau, et par l ‘universalité de la scène où elle se jouera, et par l’intensité de ses effets, elle fera rentrer de la dialectique dans les têtes, jusque et y compris dans celles des petits chéris du nouveau Saint Empire prusso-germanique.» (Marx, Capital, livre I)

« Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s’abat sur la société, – l’épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée ; on dirait qu’une famine, une guerre d’extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance ; l’industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise toute entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives ; de l’autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. » (Marx et Engels, Manifeste Communiste)

« Les crises deviennent de plus en plus fréquentes et de plus en plus violentes […]. Mais le capital ne se contente pas de vivre du travail. Seigneur à la fois distingué et barbare, il entraîne dans sa tombe les cadavres de ses esclaves, des hécatombes entières d’ouvriers que les crises font succomber. » (Marx, Travail salarié et capital)

« La dernière forme de servitude que prend l’activité humaine – travail salarié d’un côté et capital de l’autre – est alors dépouillée, et ce dépouillement lui-même est le résultat du mode de production qui correspond au capital. Eux-mêmes négation des formes antérieures de la production sociale asservie, le travail salarié et le capital sont à leur tour niés par les conditions matérielles et spirituelles issues de leur propre processus de production. C’est par des conflits aigus, des crises, des convulsions que se traduit l’incompatibilité croissante entre le développement créateur de la société et les rapports de production établis. L’anéantissement violent du capital par des forces venues non pas de l’extérieur, mais jaillies du dedans, de sa propre volonté d’autoconservation, voilà de quelle manière brutale avis lui sera donné de déguerpir pour faire place nette à une phase supérieure de la production sociale. […] Dès lors, coïncidant avec le plus haut développement des forces productives et la plus large expansion des richesses existantes, commenceront la dépréciation du capital, la dégradation du travailleur, et l’épuisement de ses forces vitales. Ces contradictions conduisent à des explosions, à des cataclysmes, à des crises, où l’arrêt temporaire de tout travail et l’anéantissement d’une grande partie du capital ramèneront brutalement celui-ci à un point où il sera capable de recréer ses forces productives sans commettre un suicide. Mais parce que ces catastrophes reviennent régulièrement et se produisent chaque fois sur une plus grande échelle, elles aboutiront en fin de compte au renversement violent du capital. » (Marx, Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie)

« En même temps, le crédit accélère les manifestations violentes de cet antagonisme, c’est-à-dire les crises, et, par conséquent, les éléments de dissolution du mode capitaliste de production. » (Marx, Le Capital, livre III)

« Le fait que les apologistes nient la crise avec des mots nous intéresse pour autant qu’ils nous démontrent le contraire de ce qu’ils veulent prouver. Pour nier la crise, ils parlent d’unité là où il y a antagonisme et contradiction. Ce qui nous importe, c’est qu’ils, prétendent que si les contradictions – éliminées par leurs ratiocinations – n’existaient pas effectivement, il n’y aurait pas non plus de crise. Mais, en fait, il y a des crises, parce que ces contradictions existent. Chaque argument qu’ils opposent à la crise n’est qu’une contradiction résolue par leurs élucubrations, donc une contradiction réelle qui produit une crie non moins réelle. Le désir de se convaincre soi-même de l’inexistence de contradictions est du même coup le vœu pieux qu’elles, ne devraient pas exister, c’est dire que ces contradictions existent réellement. » (Marx, Théories sur la plus-value)

« Cette production n’est pas entravée par des limitations fixées au préalable et déterminées par les besoins. C’est en quoi elle se distingue des modes de production antérieurs, si l’on veut, son côté positif. Son caractère antagonique impose cependant à la production des limites qu’elle cherche constamment à surmonter : d’où les crises, la surproduction, etc. Ce qui fait son caractère négatif ou antagonique, c’est qu’elle s’effectue en contraste avec les producteurs et sans égard pour eux, ceux-ci n’étant que de simples moyens de produire, tandis que, devenue une fin en soi, la richesse matérielle se développe en opposition à l’homme et à ses dépens. » (Marx, Chapitre inédit du Capital)