Sentiments…

Marx, Poésie (1837-1841)

Jamais je ne puis vivre en paix

Quand l’âme me tenaille,

Jamais je ne resterai tranquille, bien à l’aise,

Et je m’élancerai sans trêve.

Que d’autres se réjouissent

Quand tout leur sourit,

Qu’ils se félicitent à tout moment,

Et qu’ils marmottent leur action de grâce.

Les flots d’un éternel désir m’agitent,

D’une éternelle tourmente, d’une éternelle ardeur,

Qui ne peut se plier aux contraintes de la vie,

Qui ne veut pas avancer en eau calme.

Les cieux, je cherche à les saisir,

Et le monde à l’attirer en moi,

Et dans l’amour et dans la haine,

Je voudrais, tremblant, briller, briller encore.

Je voudrais tout conquérir,

Toutes les plus belles faveurs des dieux,

Et me plonger audacieusement dans le savoir,

Et saisir chant et art ;

J’irai jusqu’à détruire des mondes,

Puisque je n’en peux créer aucun,

Puisqu’ils n’écoutent pas mon appel

Et qu’ils tournent, muets, par un décret magique.

Hélas ! Les mondes morts et muets jettent

Leur regard méprisant sur nos actes,

Nous nous décomposons, nous et ce que nous faisons,

Eux, ils poursuivent leur course.

Pourtant, je n’échangerais pas mon sort contre le leur,

Je ne voudrais pas être emporté par le flot,

Frémir éternellement dans le Néant,

Splendeur qui ne cesserait de pleurer sur elle-même.

Car tout, les murs et les grandes salles,

S’écroule dans cette course effrénée,

A peine se sont-ils effondrés dans le Néant

Que surgit un nouvel empire.

Ainsi va-t-on, chancelant, au fil des ans,

Du Néant jusqu’au Tout,

Et du berceau jusqu’au cercueil,

Éternelle ascension, chute éternelle.

Ainsi les esprits s’agitent dans l’abîme

Jusqu’à s’entredévorer,

Jusqu’à anéantir sans pitié

Leur Seigneur et maître lui-même.

Or donc, allons parcourir le cercle

Qu’un seigneur dieu nous a tracé,

Partageons joie et peine,

Comme la balance du destin les as pesées.

Or donc, osons tout,

Sans trêve ni repos ;

Gardons-nous surtout de rester muets comme la brute,

Gardons-nous de ne rien vouloir ni de rien faire.

Surtout, n’avançons pas en ruminant,

Peureusement, sous le joug qui nous courbe.

Car le désir et l’exigence

Et l’acte, voilà qui nous reste malgré tout.

9/12/2020