Penser l’Apocalypse…

La logique totalitaire – Essai sur la crise de l’Occident (par Jean Vioulac)

« C’est donc cette position des plus inconfortables que doit assumer la pensée : mettre en évidence un Danger monstrueux, que personne ne peut ni ne veut voir, et ne le faire que dans l’espoir d’être démenti. » (Vioulac, La Logique totalitaire, essai sur la crise de l’Occident)

« Il en va de même des essais nucléaires ; pour ne rien dire des guerres atomiques. Il se peut que leurs préparatifs appartiennent toujours à l’Histoire, puisque ceux qui les entreprennent espèrent encore atteindre certains objectifs précis. Mais au moment où ils atteindront ces objectifs, au moment où la guerre commencera, c’en sera fini de l’Histoire. Le jour des premières explosions, la dimension historique, elle aussi, explosera. ‘Au bout du chemin se dessine de plus en plus nettement le spectre de l’anéantissement général.’ (Einstein dans son message aux physiciens nucléaires italiens.) Ce qui restera ne sera plus une situation historique, mais un champ de ruines sous lequel sera enterré tout ce qui avait été un jour de l’Histoire. Si malgré tout l’homme survivait, ce ne serait plus en tant qu’être historique mais comme un pitoyable résidu ; comme une nature contaminée dans une nature contaminée. » (Anders, L’obsolescence de l’homme).

« Le Capital peut échapper à son propre devenir catastrophique, mais il crée par là-même les conditions d’un anéantissement humain. » (Invariance, Juillet 1972)

« (…) la baisse générale de la qualité des marchandises, la falsification, la contrefaçon, l’empoisonnement général tel qu’on le voit dans les grandes villes, sont les conséquences nécessaires… » (Marx, Manuscrits de 1844)

Mais dans le moment même où la pensée mène au paraître cette entité monstrueuse qui fait peser la menace de l’annihilation, elle manifeste le nihilisme comme son essence et découvre le destin de l’Occident comme sa provenance : la programmation initiale du logiciel de la Machinerie planétaire n’est autre que l’institution inaugurale de la métaphysique advenue en Grèce ancienne. L’éminente difficulté à penser notre époque tient à ce qu’elle est la catastrophe de l’Occident, c’est-à-dire le dernier acte de l’Histoire en lequel se dénoue sa tragédie, qu’elle est en cela l’accomplissement inéluctable de la logique du pire : la catastrophe n’est pas extérieure au destin de l’Esprit ni à la rationalité occidentale, mais au contraire révèle son essence la plus intime.

Notre époque est celle de cette catastrophe : plus précisément, elle est celle où le nihilisme a conquis le statut de possibilité d’annihilation. Une fois que cette possibilité est conquise, alors l’humanité ne peut plus vivre que dans le délai qui sépare la possibilité de son effectivité.  En cela, notre époque est celle du temps de la fin : non pas la fin des temps, mais un temps qui n’est plus que celui de la fin, et qui l’est pour toujours, c’est-à-dire jusqu’à la fin : « Dans le temps de la fin signifie : dans une époque où nous pouvons chaque jour provoquer la fin du monde. Définitivement signifie que le temps qui nous reste est pour toujours le temps de la fin : il ne peut plus être relayé par un autre temps mais seulement par la fin. » (Anders, Le temps de la fin)

En toute rigueur des termes, notre temps n’est pas une époque, il est un délai. Cet évènement constitutif de notre temps, menacé de la destruction du monde et de l’anéantissement de l’homme, en tant qu’il est accomplissement de la téléologie européenne de la rationalité, c’est dire fin du temps d’incubation du Principe de raison, est ce qu’il est possible de nommer apocalypse. Notre temps est un « moment apocalyptique » et doit se définir comme « apocalypse technique » (Anders, Le temps de la fin et L’obsolescence de l’homme)

L’ « aveuglement face à l’apocalypse » vient d’abord de l’incapacité d’un entendement fini à se représenter l’énormité de ce « Monstre apocalyptique » (Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?) (apocalyptische Monstre) qu’est l’arme nucléaire, mais il vient aussi lié de la prégnance de l’idéologie diffusée quotidiennement par les appareils médiatiques – à savoir, la « croyance au progrès », qui « nous a privé de la possibilité d’envisager la fin » (Anders, L’obsolescence de l’homme). Mais reconnaître que nous sommes au temps de la fin, c’est-à-dire le temps définitif du délai auquel ne succèdera aucune autre époque, impose d’admettre que l’Histoire est achevée.

La thèse de la fin de l’Histoire ne consiste évidemment pas à affirmer qu’il ne se passera plus rien, ni que l’humanité a atteint un point d’équilibre et d’harmonie tel qu’aucun progrès supplémentaire n’est concevable : il s’agit de reconnaître dans l’époque contemporaine un point de basculement, analogue à celui qui fit passer de la préhistoire à l’Histoire. Avant l’Histoire, il y avait évolution, c’est-à-dire que le sujet des processus était la vie, ou la nature ; le commencement de l’Histoire est issu de l’avènement de l’homme, qui constitue alors le sujet du processus historique ; le passage de l’Histoire à la posthistoire est alors celui où les hommes se trouvent intégralement assujettis, aliénés, dessaisis et dépossédés, et où, « désormais la Technique est devenue Sujet de l’Histoire ». (Anders, L’obsolescence de l’homme)

L’Histoire apparait alors comme simple médiation temporelle entre ces deux règnes de pure immédiateté sans passé ni avenir que sont l’animalité et la technicité : « Si la région préhumaine d’où nous provenons est celle de l’animalité totale, la région posthumaine, que nous sommes maintenant sur le point d’atteindre est celle de l’instrumentalité totale. L’humain semble se détacher comme un intermezzo entre ces deux phases d’inhumanité », et c’est alors la temporalité constitutive de l’existant comme de l’Histoire, celle de la téléologie, qui se trouve engloutie dans le cycle machinal et automatique de l’éternel retour du Pareil.

L’Histoire apparaît alors comme simple intermède, trace, fracture au sein de l’indifférencié, rien d’autre que la limite entre ces deux faces de l’immédiat que sont la nature et l’appareil.

La difficulté à concevoir la fin de l’Histoire tient à ce que cet évènement est éminemment paradoxal, puisqu’il est précisément celui où plus rien n’échappe à la puissance de mobilisation de la Totalité dont l’Histoire est précisément le temps d’incubation : mais c’est précisément en quoi il est fin de l’Histoire, puisqu’il appareille toute altérité susceptible de receler du nouveau. Parce que la lucidité de l’effroi contraint la pensée à ne se confronter à rien d’autre qu’à la monstruosité d’un tel évènement, elle doit se faire apocalyptique et, tout comme saint Paul, « nier que le monde existe encore et qu’il n’a pas changé, pour faire reconnaître des faits actuels comme des signes et démontrer que la situation eschatologique a en fait déjà commencé. » (Anders, Le temps de la fin)

Il convient pourtant de préciser : « Si nous nous distinguons des apocalypticiens judéo-chrétiens, ce n’est pas seulement parce que nous craignons la fin (qu’ils ont, eux, espérée) mais surtout parce que notre passion apocalyptique n’a pas d’autre objectif que celui d’empêcher l’apocalypse. Nous ne sommes apocalypticiens que pour avoir tort. » (Anders, Le temps de la fin) C’est donc cette position des plus inconfortables que doit assumer la pensée : mettre en évidence un Danger monstrueux, que personne ne peut ni ne veut voir, et ne le faire que dans l’espoir d’être démenti.

Günter Anders pourtant n’est pas allé jusqu’au bout de sa pensée de l’apocalypse. L’apocalypse n’est en effet pas seulement catastrophe, elle est aussi révélation (littéralement : « dévoilement ») : elle est plus précisément catastrophe révélatrice ou révélation catastrophique, qui n’advient que dans et comme catastrophe. Reconnaître notre situation apocalyptique impose donc de penser ce qui se révèle dans un tel évènement. Se révèle tout d’abord l’essence nihiliste de l’Histoire, comme dépossession systématisée de l’essence et finalement son aliénation sous la figure autonomisée de la Machinerie. Mais s’impose plus profondément la question cruciale : qu’est ce que cette essence que l’humanité porte elle, et dont l’Occident est la révélation finalement catastrophique ?

Qu’est ce que ce logos immanent à la communauté humaine, que les hommes ont pu contempler dans les œuvres de l’art, et qui désormais n’existe plus comme Machinerie autonome d’annihilation ? A supposer que l’Histoire ne fût qu’une trace dans l’immensité de la nature, à peine des brisées au sein de l’infrayé, un chemin qui ne mène nulle part, il faut se demander ce que fut cet évènement. La chouette de Minerve ne prend son envol qu’au crépuscule, et c’est pourquoi l’Occident (le pays du crépuscule), est le pays de la philosophie : au crépuscule de l’Occident, quand commence « l’âge de la nuit du monde » (Heidegger, Pourquoi des poètes ?), alors la philosophie, si elle est plus radicalement inutile et impuissante que jamais, se trouve confrontée à la possibilité de récapituler le destin tragique dont la catastrophe est le dénouement, et de se demander ce que fut l’histoire humaine au sein de la nature, et de quoi elle est la trace. C’est-à-dire : « Qu’est ce que l’homme ? Le couronnement de la création ou bien un fourvoiement, un grand malentendu et un abîme ? Nous posons de nouveau la question : qu’est ce que l’homme ? Un franchissement, une direction, une tempête qui déferle sur notre planète, un retour ou un dégoût pour les dieux ? Nous ne le savons pas. Mais nous savons que, dans cette essence énigmatique, la philosophie advient. » (Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique)

Jean Vioulac – La logique totalitaire, essai sur la crise de l’Occident.