L’Obsolescence de l’homme…

Günther Anders

30/12/2021

« Je dis bien « robots » et je dis bien « mise au pas ». « Robots » parce que les véritables robots d’aujourd’hui ne sont pas ces « computing machines » assemblées à partir de choses mortes et qui ont forme humaine, mais des instruments composés en partie d’hommes vivants. « Mise au pas » parce que le processus dont il est question ici constitue une variante du comportement connu dans le domaine politique sous le nom de « mise au pas par les systèmes de domination ». La variante dont nous parlons est plus extrême, dans la mesure où l’homme cherche ici à « s’autoréifier », alors que l’homme politiquement mis au pas (même celui qui est totalement privé de liberté) ne devient une « chose » que métaphoriquement. (…) Il n’est pas étonnant que – et là culmine le caractère invraisemblable de cet état – les quelques hommes vraiment libres qui trouvent la force de s’opposer à l’impression des consciences, soient considérés de bonne foi pour des saboteurs de la liberté et traités comme tels. Il n’y a jamais eu de mouvement historique dans lequel le principe de la contre-révolution – mobiliser des hommes rendus non-libres sous la bannière de la liberté pour lutter contre eux-mêmes – a triomphé à ce point, un mouvement qui aurait égalé ce triomphe du conformisme. (…) Au regard de la nouvelle opposition technique/humanité (…) la lutte des classes au sens traditionnel est devenue insignifiante. » (Günther Anders, L’obsolescence de l’homme)

« (…) les « jeux » expérimentaux auxquels on se livre aujourd’hui peuvent avoir des conséquences génétiques bien réelles sur nos enfants, nos petits-enfants ou nos arrière-petits-enfants – et des conséquences extrêmes. (…) De même, un pays ne peut pas tenter, rien qu' »une fois » pour voir, l’expérience du fascisme : cette expérience fait nécessairement partie intégrante de son histoire, et ce qui a eu lieu ne peut plus par la suite être effacé. C’est aussi le cas des expériences de stérilisation de masse, où les vies de ceux qui sont ainsi traités, si tant est qu’ils y survivent, sont effectivement ruinées (…) Aussi courte que puisse être la vie de chacun d’entre nous, nous sommes nécessairement  » plus grands que nous-mêmes » : les produits que nous fabriquons, les effets que nous déclenchons sont si durables que nous ne serons pas les seuls à y être confrontés. Nos petits-enfants et nos arrière-petits·enfants le seront aussi, jusqu’au jour où ces produits et ces effets lèveront la main et leur diront : ‘Halte !' » (Günther Anders, L’obsolescence de l’homme)

« Rien ne nous aliène à nous-mêmes et ne nous aliène le monde plus désastreusement que de passer notre vie, désormais presque constamment, en compagnie de ces êtres faussement intimes, de ces esclaves fantômes que nous faisons entrer dans notre salon d’une main engourdie par le sommeil – car l’alternance du sommeil et de la veille a cédé la place à l’alternance du sommeil et de la radio – pour écouter les émissions du matin au cours desquelles, premiers fragments du monde que nous rencontrons ils nous parlent, nous regardent, nous chantent des chansons, nous encouragent, nous consolent et, en nous détendant ou en nous stimulant, nous donnent le la d’une journée qui ne sera pas la nôtre. Rien ne rend l’auto-aliénation plus définitive que de continuer la journée sous l’égide de ces apparences d’amis : car ensuite, même si l’occasion se présente d’entrer en relation avec des personnes véritables, nous préférerons rester en compagnie de nos portables chums, nos copains portatifs, puisque nous ne les ressentons plus comme des ersatz d’hommes mais comme nos véritables amis. » (Günther Anders, L’obsolescence de l’homme)

« La thèse selon laquelle notre dépendance envers les « amis familiers » et le « monde familier » nous aliène à nous-mêmes est peut-être devenue problématique. Non parce qu’elle irait trop loin, mais parce qu’elle n’ose pas aller assez loin. Car supposer que nous, hommes d’aujourd’hui, exclusivement nourris de succédanés, de stéréotypes et de fantômes, nous serions encore des « moi » ayant un « soi », et que ce serait ce régime alimentaire qui nous empêcherait d’être« nous-mêmes», ce serait faire preuve d’un optimisme qui n’est peut-être plus de mise. L’époque où l’on pouvait être victime de l’« aliénation », où celle-ci était un processus qui était effectivement à l’œuvre, n’est-elle pas déjà derrière nous – du moins dans certains pays ? N’avons-nous pas déjà atteint un état où nous ne sommes plus du tout « nous-mêmes », mais seulement des êtres quotidiennement gavés d’ersatz ? Peut-on dépouiller celui qui est déjà dépouillé ? Peut-on dénuder celui qui est déjà nu? Peut-on encore aliéner l’homme de masse à lui-même ? L’aliénation est-elle encore un processus ou n’est-elle déjà plus qu’un fait accompli ? Longtemps nous avons raillé ces « psychologies sans âme » qui, elles-mêmes, se gaussaient des catégories telles que le « moi » ou le « soi » et les tenaient pour relevant d’une métaphysique ridiculement scolaire, en disant qu’elles n’étaient que des falsifications de l’être humain. Avions-nous raison ? Nos moqueries n’étaient-elles pas pure sentimentalité ? Était-ce bien ces psychologues qui avaient falsifié l’homme ? N’étaient-ils pas déjà les psychologues de l’homme falsifié ? N’étaient-ils pas fondés, en tant que robots, à étudier les robots, à faire de la cybernétique plutôt que de la psychologie ? N’avaient-ils pas raison jusque dans leurs erreurs, si l’homme dont ils traitaient était déjà l’homme falsifié ? » (Günther Anders, L’obsolescence de l’homme)