L’obsolescence du matérialisme…

Günther Anders – L’obsolescence de l’homme (tome 2).

21/05/2022

« Le Capital peut échapper à son propre devenir catastrophique, mais il crée par là-même les conditions d’un anéantissement humain. » (Invariance, Juillet 1972)

Ce n’est pas à l’époque du matérialisme que nous vivons, comme s’en plaignent les esprits bornés, mais à celle du second platonisme. Pour la première fois aujourd’hui, à l’époque de l’industrie de masse, l’objet particulier a effectivement un degré d’être inférieur à son « Idée », à son blue print. Que vaut l’ampoule de la marque Untel qui porte le numéro de série 784653930, à côté de son modèle non-physique ? Elle n’est qu’une simple copie de l’Idée et ce faisant un mè on, un non-étant.

Ce n’est pas parce que nous avons réussi à fabriquer trois bombes atomiques que nous sommes entrés dans l’ère atomique, mais parce que nous possédons depuis lors la recette pour en fabriquer de nombreuses autres. L’Union soviétique n’était alors pas menacée par l’existence de quelques objets physiques mais par leur « Idée ». Si un vol avait effectivement dû avoir lieu à l’époque, ce ne sont pas quelques objets qui auraient été dérobés mais les plans qui en étaient les modèles.

Breveter une invention signifie, comme tout le monde le sait, protéger une idée afin d’éviter qu’elle soit copiée et utilisée. Platon n’avait pas imaginé qu’il y aurait un jour une propriété des « Idées » et qu’on chercherait à protéger juridiquement cette propriété.

Comparé aux quelques Idées du ciel platonicien, le nombre de nos « Idées » actuelles est infini et croît indéfiniment : il croît chaque jour vers l’infini en raison de l’inflation des inventions (que Platon ne définit nulle part comme des « élaborations d’Idées »).

Si tôt ou tard nous périssons (ce sera vraisemblablement bientôt), nous serons alors victimes du second platonisme.

Günther Anders – L’obsolescence de l’homme (tome 2), 1978.