L’immortalité du Capital…

… est clairement affirmée par Marx dans l’Urtext (le fragment de la version primitive de la « Contribution à la critique de l’économie politique » de 1858) et dans plusieurs passages des Grundrisse (« Die Unvergänglichkeit » en allemand). Il y a là une énorme ouverture théorique à investir…

Extrait 1 : « Die Unvergänglichkeit, die das Geld erstrebte, indem es sich negativ gegen die Zirkulation setzte, sich ihr entzog, erreicht das Kapital, indem es sich grade dadurch erhält,daß es sich der Zirkulation preisgibt. » (Marx, Grundrisse)

Traduction possible : « L’immortalité (« Die Unvergänglichkeit ») à laquelle tend l’argent en prenant une attitude négative vis-à-vis de la circula­tion (en s’en retirant), est atteinte par le Capital, qui se conserve précisément en s’abandonnant à la circulation. » (Marx, Grundrisse)

Extrait 2 : « Im Kapital wird die Unvergänglichkeit des Werts (to a certain degree) gesetzt, indem es zwar sich inkarniert in den vergänglichen Waren, ihre Gestalt annimmt, aber sie ebenso beständig wechselt; abwechselt zwischen seiner ewigen Gestalt im Geld und seiner vergänglichen Gestalt in den Waren; die Unvergänglichkeit wird gesetzt als dies einzige, was sie sein kann, Vergänglichkeit, die vergeht – Prozeß – Leben. Diese Fähigkeit erhält das Kapital aber nur, indem es als ein Vampyr die lebendige Arbeit beständig als Seele einsaugt. Die Unvergänglichkeit – Dauer des Werts in seiner Gestalt als Kapital -ist nur gesetzt durch die Reproduktion, die selbst doppelt ist, Reproduktion als Ware, Reproduktion als Geld und Einheit dieser beiden Reproduktionsprozesse. » (Marx, Grundrisse)

Traduction possible : « Dans le capital, l’immortalité (« die Unvergänglichkeit ») de la valeur est posée (à un certain degré), en ce sens qu’elle s’incarne certes dans les marchandises périssables, qu’elle prend leur forme, mais qu’elle la change tout aussi constamment ; elle alterne entre sa forme éternelle dans l’argent et sa forme périssable dans les marchandises ; l’immortalité (« Die Unvergänglichkeit ») ne peut se manifester que sous une forme éphémère, elle est ce qui passe – le processus – la vie [elle est posée comme la seule chose qu’elle puisse être/comme le seul impérissable possible : comme périssable qui passe, processus, vie]. Mais le capital n’obtient cette capacité/cette qualité qu’en aspirant constamment, tel un vampire, le travail vivant pour s’en faire une âme. L’immortalité (« Die Unvergänglichkeit ») – durée de la valeur sous sa forme de capital – ne se réalise qu’au travers de la reproduction, qui est elle-même double, reproduction comme marchandise, reproduction comme argent et unité de ces deux processus de reproduction. » (Marx, Grundrisse)

Extrait de l’Urtext : « L’immortalité à laquelle tend l’argent en prenant une attitude négative vis-à-vis de la circula­tion (en s’en retirant), le Capital y parvient, qui se conserve précisément en s’abandonnant à la circulation. « Valeur d’échange supposant la circulation, en même temps qu’elle est sa condition préalable et qu’elle s’y conserve, le capital adopte alternativement la forme des deux éléments que recèle la circulation simple, mais, à la différence de ce qui se produit dans celle-ci, il ne se borne pas à passer d’une forme dans l’autre : au contraire, dans chacune des deux déterminations il est en même temps la relation, le rapport avec la forme opposée. S’il apparaît sous l’aspect d’argent, ce n’est maintenant que l’expression unilatérale, abstraite de sa généralité ; en dépouillant aussi cette forme, il n’en dépouille que la détermination contradictoire (la forme contradictoire de la généralité). Le poser sous son aspect d’argent, c’est-à-dire sous l’aspect de cette forme contradictoire de la généralité de la valeur d’échange, c’est en même temps dire qu’il ne doit pas, comme dans la circulation simple, perdre sa généralité, mais la détermination contradictoire de celle-ci ou qu’il n’adopte cette dernière que fugitivement, donc qu’il s’échangera de nouveau contre la marchandise; mais celle-ci devra, dans sa particularité, exprimer la généralité de la valeur d’échange, donc changer sans cesse de forme déterminée. » (Marx, Urtext)

Le texte allemand original de l’Urtext est ici :

https://www.marxists.org/deutsch/archiv/marx-engels/1858/urtext/index.htm

« Die Unvergänglichkeit, die das Geld anstrebt, indem es sich negativ gegen die Zirkulation verhält (ihr entzieht), erreicht das Kapital, indem es sich grade dadurch erhält, daß es sich der Zirkulation preisgibt. Das Kapital als der die Zirkulation voraussetzende, ihr vorausgesetzte, und sich in ihr erhaltende Tauschwert, nimmt abwechselnd beide in der einfachen Zirkulation enthaltne Momente an, aber nicht wie in der einfachen Zirkulation, daß es nur aus einer der Formen in die andre übergeht, sondern in jeder der Bestimmungen zugleich die Beziehung auf das Entgegengesetzte ist. Wenn es als Geld erscheint, so ist das jetzt nur der einseitige abstrakte Ausdruck seiner als Allgemeinheit; indem es ebenso diese Form abstreift, streift es nur ihre gegensätzliche Bestimmung ab (gegensätzliche Form der Allgemeinheit ab). Als Geld gesetzt, d. h. als diese gegensätzliche Form der Allgemeinheit des Tauschwerts, ist zugleich an ihm gesetzt, daß es nicht, wie in der einfachen Zirkulation, die Allgemeinheit, sondern ihre gegensätzliche Bestimmung verlieren soll, oder nur verschwindend annimmt, also wieder gegen die Ware sich austauscht, aber als Ware, die selbst in ihrer Besonderheit die Allgemeinheit des Tauschwerts ausdrückt, daher beständig ihre bestimmte Form wechselt. » (Marx, Urtext)

Une autre traduction française envisageable :

« L’immortalité à laquelle aspire l’argent en se comportant négativement envers la circulation (en s’en retirant) est atteinte par le Capital précisément parce qu’il s’abandonne à la circulation. » (Marx, Urtext)

Pour creuser :

« Le développement chaotique du Capital n’entraîne pas nécessairement sa fin catastrophique car sa tendance ‘universelle’ contient en fait la possibilité de son propre dépassement, l’intériorisation de ses limites (ceci ne nie évidemment pas que le maintien du mode de production capitaliste soit gros d’une catastrophe insurmontable : la destruction de la vie à la surface du globe. Le Capital peut échapper à son propre devenir catastrophique, mais il crée par là-même les conditions d’un anéantissement humain)… La dévalorisation du Capital, qui découle immédiatement de la formulation de la loi de la valeur, est le phénomène le plus ignoré des théoriciens marxistes. Pourtant la dévalorisation est un élément indispensable pour comprendre l’évolution du Capital et la domination réelle de la loi de la valeur. Si en effet, le Capital se dépasse en autonomisant sa forme, la dévalorisation est le procès dans lequel sa substance entre en dissolution… » (Invariance, Juillet 1972)