Le Doute…

est absolument essentiel… Il ne s’agit pas de « douter pour douter » (comme chez certains sceptiques) ou de réduire le doute à quelque chose de « pathologique » et de « nombriliste » (grave erreur d’une mauvaise logorrhée sans finesse) mais d’avancer constructivement vers la recherche de la Vérité avec méthode… Il est à noter que lorsque Marx recommande de « douter de tout » il rejoint la métaphysique moderne de Descartes qui place la subjectivité en position de fondement de l’Être, subjectivité qui est l’essence même de la réalité d’après Marx lui-même dans les « Thèses sur Feuerbach » : https://cerclemarx.com/la-subjectivite/. La pensée de Marx constitue peut-être d’ailleurs le « paroxysme » de la métaphysique comme montée en puissance de la subjectivité et comme « oubli de l’Être » (avec la praxis Marx détermine l’homme comme autoproduction voulant maîtriser/dominer les étants en réduisant le monde à une approche ontique/chosique, ce qu’il faut questionner…)

8/04/2021

« La devise donnée par Marx comme la sienne « Doute de tout » ne contredit qu’en apparence son inextinguible soif de savoir et sa perpétuelle aspiration vers la vérité. Il ne s’agit pas du doute pour le doute comme l’entend le scepticisme banal. Le doute de Marx est dirigé contre les apparences qui nous cachent la réalité. Le point de départ de toute étude critique c’est chez Marx le doute des apparences, qu’il s’agisse de la nature, de la politique ou de l’économie. La tâche principale de la science est de démasquer cette apparence. Lame acérée, l’analyse de Marx tranche l’enveloppe des faits pour révéler leur nature véritable pour en tirer leur contenu authentique. La liberté, l’égalité, la justice ne sont dans la société capitaliste qu’apparences qui ne peuvent induire en erreur que les fétichistes de cette société. Armé de son doute, armé de sa critique, Marx découvrit le premier grand secret de la société bourgeoise, le fétichisme de la marchandise qui fait de l’homme créateur de toutes les richesses terrestres, l’esclave de ses propres produits tant dans l’économie que dans la politique et l’idéologie. »
(
David Riazanov, La confession de Karl Marx)

« Et en toutes les neuf années suivantes je ne fis autre chose que rouler ça et là dans le monde, tâchant d’y être spectateur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent; et, faisant particulièrement réflexion en chaque matière sur ce qui la pouvait rendre suspecte et nous donner occasion de nous méprendre, je déracinais cependant de mon esprit toutes les erreurs qui s’y étaient pu glisser auparavant. Non que j’imitasse pour cela les sceptiques, qui ne doutent que pour douter, et affectent d’être toujours irrésolus; car, au contraire, tout mon dessein ne tendait qu’à m’assurer, et à rejeter la terre mouvante et le sable pour trouver le roc ou l’argile. » (Descartes, Discours de la méthode)

« Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain ; de façon qu’il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. Mais cette entreprise me semblant être fort grande, j’ai attendu que j’eusse atteint un âge qui fût si mûr, que je n’en pusse espérer d’autre après lui, auquel je fusse plus propre à l’exécuter ; ce qui m’a fait différer si longtemps, que désormais je croirais commettre une faute, si j’employais encore à délibérer le temps qu’il me reste pour agir. Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. Or il ne sera pas nécessaire, pour arriver à ce dessein, de prouver qu’elles sont toutes fausses, de quoi peut-être je ne viendrais jamais à bout ; mais, d’autant que la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement m’empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables, qu’à celles qui nous paraissent manifestement être fausses, le moindre sujet de douter que j’y trouverai, suffira pour me les faire toutes rejeter. Et pour cela il n’est pas besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui serait d’un travail infini ; mais, parce que la ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l’édifice, je m’attaquerai d’abord aux principes, sur lesquels toutes mes anciennes opinions étaient appuyées. » (Descartes, Méditations métaphysiques)

« Une vérité, quelle qu’elle soit, nuisible pour le moment, est nécessairement utile dans l’avenir. Un mensonge, quel qu’il soit, avantageux peut-être pour le moment, nuit nécessairement avec le temps. (…) Or, disaient les Perses, et disent avec eux les sceptiques, le doute est le premier pas vers la science ou la vérité ; celui qui ne doute de rien ne découvre rien ; Celui qui ne découvre rien est aveugle et reste aveugle. Ce sont l’ignorance et le mensonge qui causent le trouble parmi les hommes ; l’ignorance qui confond tout, qui s’oppose à tout, qui ne sait ni rejeter ni choisir ; le mensonge qui n’est jamais assez solidement établi dans tous les esprits pour n’être pas soupçonné, alarmé, combattu : l’homme ne se repose que dans la vérité. » [Considérées comme subversives, ces phrases de Diderot ont été supprimées des colonnes de l’Encyclopédie, tant il est vrai que l’éloge de la vérité et l’exposé des moyens les plus généraux qui permettent d’y parvenir possèdent en eux-mêmes une vertu et une force révolutionnaires.] » (Georges Filloux, Diderot avant Marx, Cahiers Diderotiens, n°1, mars 1978)

« La décadence du langage, dont on parle beaucoup depuis peu, et bien tardivement, n’est toutefois pas la raison, mais déjà une conséquence du processus selon lequel le langage, sous l’emprise de la métaphysique moderne de la subjectivité, sort presque irrésistiblement de son élément. Le langage nous refuse encore son essence, à savoir qu’il est la maison de la vérité de l’Être. (…) Là même où la philosophie se fait « critique » comme chez Descartes et Kant, elle suit constamment la ligne de la représentation métaphysique. Elle pense, à partir de l’ étant, en direction de cet étant même, passant par la médiation d’un regard sur l’Être. Car c’est dans la lumière de l’Être que se situent déjà toute sortie de l’étant et tout retour à lui. Mais la métaphysique ne connaît l’ éclaircie de l’Être que comme le regard vers nous de ce qui est présent dans l’ « apparaître » (ἰδέα) ou, d’ un point de vue critique, comme ce que la subjectivité atteint au terme de sa visée dans la représentation catégoriale. C’est dire que la vérité de l’Être, en tant que l’ éclaircie elle-même, reste celée à la métaphysique. Ce cèlement toutefois n’est pas une insuffisance de la métaphysique, c’ est au contraire le trésor de sa propre richesse qui lui est à elle-même soustrait et cependant présenté. Or, cette éclaircie elle-même est l’Être.(…) La métaphysique absolue, avec les renversements que lui ont fait subir Marx et Nietzsche, appartient à l’histoire de la vérité de l’Être. (…) L’essence du matérialisme ne consiste pas dans l’ affirmation que tout n’est que matière, mais bien plutôt dans une détermination métaphysique selon laquelle tout étant apparaît comme matériel du travail. Hegel a pensé à l’avance dans la Phénoménologie de l’Esprit l’essence métaphysique et moderne du travail comme le processus s’organisant lui-même de la production inconditionnée, c’est-à-dire comme l’ objectivation du réel par l’homme, expérimenté lui-même comme subjectivité. L’essence du matérialisme se cèle, dans l’essence de cette technique sur laquelle, à vrai dire, on a beaucoup écrit mais peu pensé. » (Heidegger, Lettre sur l’humanisme)

9/04/2021