La subjectivité…

… est l’essence même de la réalité d’après les Thèses sur Feuerbach

7/11/2020

« Se saisir de la réalité, du monde sensible, de façon subjective énonce la première thèse sur Feuerbach. Qu’engage pour la pensée matérialiste de Marx un tel appel ? Que faut-il comprendre sous le terme du matérialisme quand il s’agit de la philosophie de Marx ? À quel matérialisme nous renvoie la révolution théorique qui s’effectue dans les thèses sur Feuerbach ? Notre texte vise à apporter une réponse à ces questions en montrant que si le matérialisme de Marx doit définir quelque chose d’inédit, il ne peut en aucun cas s’identifier à ce qu’en a fait la tradition marxiste, tout au contraire il définit une pensée nouvelle de la subjectivité, celle de la « gegenstandliche Tatigkeit», pensée que requiert l’impératif pratique de la onzième thèse sur Feuerbach : la transformation du monde. » (Alain Manville & Ulysses Santamaria, Marx et le matérialisme : sens et valeur de la première thèse sur Feuerbach)

« Ce qu’accomplissent les Thèses sur Feuerbach est maintenant clair pour nous. Sous l’opposition apparente de l’action et de l’intuition, elles mettent à nu leurs structures ontologiques ultimes, les structures dernières de l’être lui-même. En saisissant l’action réelle dans le rejet de la pseudo-action de Hegel, Marx saisit du même coup l’essence de la réalité, il la reconnaît et la définit. L’action est réelle pour autant qu’elle est subjective. La subjectivité est l’essence de la réalité. Réel par conséquent est et sera réputé tel tout ce qui porte en soi cette essence de la subjectivité au sens radical qui vient d’être reconnu, au sens d’une structure exclusive de toute transcendance, où l’être s’éprouve dans l’immédiation d’une présence en vertu de laquelle il est ce qu’il est et ne peut s’arracher à lui-même, se dépasser en quelque sens que ce soit, se représenter ni enfin se comprendre, et cela de façon adéquate ou non. Réel, indifférent à toute représentation qu’on peut s’en faire, indépendant de toute idéologie, le besoin, la faim, la souffrance, le travail aussi et l’action, tout ce qui consiste dans cette épreuve intérieure immédiate et insurmontable de soi. A l’immanence radicale de cette subjectivité qui constitue maintenant pour lui la réalité, Marx a donné le nom qui est le sien, il l’appelle la vie. » (Michel Henry, Marx)

« C’est parce que Marx, faisant l’expérience de l’aliénation, atteint à une dimension essentielle de l’histoire, que la conception marxiste de l’histoire est supérieure à toute autre historiographie. Par contre, du fait que ni Husserl, ni encore à ma connaissance Sartre, ne reconnaissent que l’historique a son essentialité dans l’Être, la phénoménologie, pas plus que l’existentialisme, ne peuvent parvenir à cette dimension, au sein de laquelle seule devient possible un dialogue fructueux avec le marxisme. Mais, pour cela, il faut évidemment se libérer des représentations naïves du matérialisme et des réfutations à bon marché qui pensent l’ atteindre. L’essence du matérialisme ne consiste pas dans l’ affirmation que tout n’est que matière, mais bien plutôt dans une détermination métaphysique selon laquelle tout étant apparaît comme matériel du travail. Hegel a pensé à l’avance dans la Phénoménologie de l’Esprit l’essence métaphysique et moderne du travail comme le processus s’ organisant lui-même de la production inconditionnée, c’est-à-dire comme l’objectivation du réel par l’homme, expérimenté lui-même comme subjectivité. » (Heidegger, Lettre sur l’humanisme)

Ad Feuerbach (Marx – 1845)


I) Le grand défaut de tout le matérialisme passé (y compris celui de Feuerbach), c’est que la chose concrète, le réel, le sensible, n’y est saisi que sous la forme de l’objet ou de la contemplation, non comme activité humaine sensible, comme pratique ; non pas subjectivement. Voilà pourquoi le côté actif se trouve développé abstraitement, en opposition au matérialisme, par l’idéalisme : celui-ci ignore naturellement la réelle activité sensible comme telle. Feuerbach veut des objets sensibles, réellement distincts des objets pensés ; mais il ne considère pas l’activité humaine elle-même en tant qu’activité objective. C’est pourquoi dans L’Essence du christianisme, il ne considère comme authentiquement humaine que l’activité théorique, tandis que la pratique n’est saisie et fixée par lui que dans sa manifestation sordidement judaïque. C’est pourquoi il ne comprend pas l’importance de l’activité « révolutionnaire », de l’activité « pratique-critique ».


II) La question de savoir si le penser humain peut prétendre à la vérité objective n’est pas une question de théorie, mais une question pratique. C’est dans la pratique que l’homme doit prouver la vérité, c’est-à-dire la réalité et la puissance, l’ici-bas de sa pensée. La querelle de la réalité ou de l’irréalité du penser – qui est isolé de la pratique – est un problème purement scolastique.

III) La doctrine matérialiste de la transformation par le milieu et par l’éducation oublie que le milieu est transformé par les hommes et que l’éducateur doit lui-même être éduqué. Aussi lui faut-il diviser la société en deux parties, dont l’une est au-dessus de la société. La coïncidence de la transformation du milieu et de l’activité humaine ou de la transformation de l’homme par lui-même ne peut être saisie et comprise rationnellement que comme praxis révolutionnaire.


IV) Feuerbach part du fait de l’aliénation religieuse de soi, du dédoublement du monde en un monde religieux et un monde profane. Son travail consiste à dissoudre le monde religieux dans son assise profane. Mais si l’assise profane se détache d’elle-même et se fixe dans les nues, tel un royaume indépendant, cela ne peut s’expliquer que par le déchirement de soi et par la contradiction à soi-même de cette assise profane. Il faut donc tout autant comprendre cette assise en elle-même, dans sa contradiction, que la révolutionner pratiquement. Ainsi, une fois que l’on a découvert, par exemple, que la famille terrestre est le secret de la Sainte Famille, c’est la première elle-même qui doit être anéantie en théorie et en pratique.

V) Peu satisfait du penser abstrait, Feuerbarch veut la contemplation ; toutefois, il ne conçoit pas le sensible comme activité pratique humaine et sensible.

VI) Feuerbarch réduit l’essence de la religion à l’essence humaine. Mais l’essence humaine n’est point chose abstraite, inhérente à l’individu isolé. Elle est, dans sa réalité, l’ensemble des relations sociales. N’abordant pas la critique de cette essence réelle, Feuerbach est obligé : 1° de faire abstraction du cours historique et de fixer le sentiment religieux pour soi, en supposant un individu abstraitement – isolément – humain ; 2° de ne concevoir l’essence que comme « genre », comme généralité intérieure, muette, qui relie de manière naturelle la multitude des individus.

VII) C’est pourquoi Feuerbarch ne voit pas que le « sentiment religieux » est lui-même un produit social et que l’individu abstrait qu’il analyse appartient à une forme de société bien déterminée.

VIII) Toute vie sociale est essentiellement pratique. Tous les mystères qui entraînent la théorie vers le mysticisme trouvent leur solution rationnelle dans la pratique humaine et la compréhension de cette pratique.

IX) Le résultat suprême auquel parvient le matérialisme contemplatif – c’est-à-dire le matérialisme qui ne conçoit pas le sensible comme activité pratique – , c’est la théorie des individus isolés et de la société civile.

X) L’ancien matérialisme se situe au point de vue de la société bourgeoise. Le nouveau matérialisme se situe au point de vue de la société humaine, ou de l’humanité sociale.

XI) Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer.