La Révolution…

… véritablement révolutionnaire se réalisera, non pas dans le monde extérieur, mais dans l’âme et la chair des êtres humains – Huxley, Le meilleur des mondes (1932)

« Mais, quelle que puisse être la voie ou s’engagera la nouvelle Assemblée nationale, le résultat ne peut être qu’un triomphe complet de la contre-révolution, ou bien une nouvelle Révolution victorieuse ! Peut-être la victoire de la révolution n’est-elle possible qu’une fois accomplie la contre-révolution ? » (Marx, Discours au procès de Cologne)

« (…) la génétique même est devenue pleinement accessible aux forces dominantes de la société. » (Guy Debord, Commentaires sur la société du Spectacle)

La libération de l’énergie atomique marque une grande révolution dans l’histoire humaine, mais non (à moins que nous ne nous fassions sauter en miettes, et ne mettions ainsi fin à l’histoire) la révolution finale et la plus profonde. La révolution véritablement révolutionnaire se réalisera, non pas dans le monde extérieur, mais dans l’âme et la chair des êtres humains.

Vivant comme il l’a fait à une époque révolutionnaire, le Marquis de Sade s’est tout naturellement servi de cette théorie des révolutions afin de rationaliser son genre particulier de démence. Robespierre avait effectué le genre de révolution le plus superficiel, la politique. Pénétrant un peu plus profondément, Babeuf avait tenté la révolution économique. Sade se considérait comme l’apôtre de la révolution véritablement révolutionnaire, au-delà de la simple politique et de l’économique – de la révolution des hommes, des femmes et des enfants individuels, dont le corps allait devenir désormais la propriété sexuelle commune de tous, et dont l’esprit devait être purgé de toutes les connaissances naturelles, de toutes les inhibitions laborieusement acquises de la civilisation traditionnelle.

Il n’y a, bien entendu, aucun lien nécessaire ou inévitable entre le Sadisme et la révolution véritablement révolutionnaire, Sade était un fou, et le but plus ou moins conscient de sa révolution était le chaos et la destruction universelle. Les gens qui gouvernent le Meilleur des mondes peuvent bien ne pas être saints d’esprit (au sens qu’on ne peut appeler absolu de ce mot) ; mais ce ne sont pas des fous, et leur but n’est pas l’anarchie, mais la stabilité sociale. C’est afin d’assurer la stabilité qu’ils effectuent, par des moyens scientifiques, la révolution ultime, personnelle, véritablement révolutionnaire.

Mais, en attendant, nous sommes dans la première phase de ce qui est peut-être l’avant-dernière révolution. Il se peut que la phase suivante en soit la guerre atomique, auquel cas nous n’avons pas à nous préoccuper des prophéties au sujet de l’avenir. Mais il est concevable que nous puissions avoir assez de bon sens, sinon pour cesser complètement de nous battre, du moins pour nous conduire aussi raisonnablement que l’ont fait nos ancêtres du dix-huitième siècle. Les horreurs inimaginables de la Guerre de Trente Ans ont bel et bien appris quelque chose aux hommes, et pendant plus de cent ans les hommes politiques et les généraux de l’Europe ont sciemment résisté à la tentation de faire usage de leurs ressources militaires jusqu’à la limite de leur capacité de destruction, ou (dans la plupart des conflits) de continuer à se battre jusqu’à ce que l’ennemi fût complètement anéanti.

C’étaient des agresseurs, bien entendu, avides de profit et de gloire ; mais c’étaient également des conservateurs, résolus à garder à tout prix intact leur monde, en tant qu’entreprise florissante. Au cours des trente dernières années, il n’y a pas eu de conservateurs ; il n’y a eu que des radicaux nationalistes de gauche, et des radicaux nationalistes de droite. Le dernier homme d’État conservateur a été le cinquième Marquis de Lansdwone ; et lorsqu’il écrivit une lettre au Times, pour suggérer de mettre fin à la guerre par un compromis, comme il avait été fait pour la plupart des guerres du dix-huitième siècle, le rédacteur en chef de ce journal jadis conservateur refusa de l’imprimer. Les radicaux nationalistes en firent à leur tête, avec les conséquences que nous connaissons tous – le bolchévisme, le fascisme, l’inflation, la crise économique, Hitler, la Seconde Guerre mondiale, la ruine de l’Europe et la quasi-famine universelle.

En admettant donc, que nous soyons capables de tirer de Hiroshima une leçon équivalente de celle que nos ancêtres ont tirée de Magdebourg, nous pouvons envisager une période, non pas, certes, de paix, mais de guerre limitée, qui ne soit que partiellement ruineuse. Au cours de cette période, on peut admettre que l’énergie nucléaire sera attelée à des usages industriels. Le résultat, la chose est assez évidente, sera une série de changements économiques et sociaux plus rapides et plus complets que tout ce qui s’est vu à ce jour.

Toutes les formes générales existantes de la vie humaine seront brisées, et il faudra improviser des formes nouvelles pour se conformer à ce fait non humain qu’est l’énergie atomique. Procuste en tenue moderne, le savant en recherches nucléaires préparera le lit sur lequel coucher l’humanité ; et, si l’humanité n’y est pas adaptée, ma foi, ce sera tant pis pour l’humanité. (…)

Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. (…)

Les plus importants des « Manhattan Projects » de l’avenir seront de vastes enquêtes instituées par le gouvernement, sur ce que les hommes politiques et les hommes de science qui y participeront appelleront le problème du bonheur, – en d’autres termes, « le problème consistant à faire aimer aux gens leur servitude » (…) L’amour de la servitude ne peut être établi, sinon comme le résultat d’une révolution profonde, personnelle, dans les esprits et les corps humains.

Huxley, Le Meilleur des mondes – préface (1946)