Au-delà… (mise à jour)

… de la valeur et de la baisse tendancielle du taux de profit, la surfusion du Capital et la « crise terminale » en question…

Cercle Marx (5/10/2020), mise à jour (5/01/2021)

Une (re)lecture attentive de Marx dans les livres III et IV du Capital révèle que le Capital peut se ménager une « porte de sortie » pour « survivre » à sa propre « mort » (à son propre « suicide ») à travers le développement du Capital fictif, à travers l’autonomisation de sa forme (la forme-Capital, la forme même de l’incrémentation), et cela pour persister par-delà la dissolution de sa substance (dissolution engendrée par la contradiction valorisation/dévalorisation).

Les livres III et IV du Capital sont d’une extrême importance (et sont hélas peu étudiés), Marx laisse entendre (dans des passages très précis) que le Capital devient une forme réifiée séparée du procès de production, une forme indépendante de ce dernier, une forme « ossifiée » qui n’est plus concernée par le procès de production. Dans cette perspective, la baisse tendancielle du taux de profit deviendrait une problématique obsolète et il faudrait repenser l’idée même d’une « crise terminale » du Capital à l’issue d’une « lutte des classes mondiale » (« blasphème » ou « hérésie » diront certains)…

Si le Capital meurt substantiellement en entrant en dissolution, il reprend (au terme de ses métamorphoses) son aspect de Capital formel en généralisant sa forme, la forme de l’incrémentation de n’importe quel quantum donné, dépassant ainsi (en un sens) la contradiction valorisation/dévalorisation (considérée par beaucoup comme « indépassable »).

Pour comprendre cela, il convient d’abord de rappeler la position marxiste « classique » (baisse tendancielle du taux de profit – contradiction valorisation/dévalorisation – Revue Communisme, décembre 1995) :

« Pour se valoriser, la valeur doit être investie une partie en capital constant (achat de machines, de bâtiments, de matières premières, etc. ), une autre en capital variable, (achat de la force de travail). Comme son nom l’indique, la première partie constante ne fait que transmettre sa propre valeur à la marchandise fabriquée, par l’intermédiaire du travail bien entendu. La seconde partie par contre, la partie de capital variable qui a permis d’acheter la force de travail, voit non seulement sa valeur reproduite, mais augmentée par l’action de la force de travail, par le travail. C’est cette partie qui produit une plus-value. En effet, la force de travail mise en mouvement, le travail vivant donc, est la seule marchandise capable de créer de la valeur et est donc la seule source de profit pour les capitalistes.

La concurrence inhérente au Capital oblige chaque capitaliste à produire le meilleur marché possible pour pouvoir s’imposer face à ses concurrents. Pour ce faire, il doit obligatoirement augmenter la productivité de son entreprise. Cette augmentation de productivité passe par un accroissement des équipements, de l’infrastructure (capital constant) et une diminution relative de l’importance de la force de travail (capital variable), ce qui a pour conséquence d’incorporer de moins en moins de travail vivant dans les produits et implique également une perte de valeur des moyens de production : c’est la dévalorisation.

Pour contrer cet effet, les capitalistes doivent se rattraper dans un premier temps sur la masse, en augmentant encore la quantité de capital constant investi aux dépens du capital variable… Ce qui a pour effet de renforcer la dévalorisation ! La masse de marchandises produites va augmenter mais chaque marchandise unitaire contiendra de moins en moins de travail humain et donc moins de valeur nouvelle. Rappelons également que la valeur ne peut se réaliser que si la marchandise est vendue. Si celle-ci ne trouve pas preneur, la valeur ne se réalisera pas et sera donc perdue, et c’est une nouvelle dévalorisation qui intervient.

Avec la généralisation de l’augmentation de la productivité, la quantité de travail contenue dans chaque produit final diminue, mais il en va de même pour les moyens de production qui produisent ces marchandises, et en dernière instance, c’est la valeur de la totalité des produits et des moyens de production qui diminue. La dévalorisation est alors de plus en plus violente.

Tout ce mouvement produit la crise. La masse de capitaux existants éprouve de plus en plus de difficultés à se valoriser. C’est une période qui voit les capitalistes contraints de mettre les prolétaires au chômage, de diminuer les salaires, de détruire des stocks invendus… Mais pour s’en sortir, le capital doit détruire la marchandise excédentaire sur une plus grande échelle et permettre ainsi de relancer la valorisation : c’est la guerre généralisée. Dans la guerre généralisée, il y aura destruction de capital constant (usine, infrastructure, stock, etc.) et de capital variable : massacre de prolétaires sur tous les fronts. Par ce moyen, qui n’est que la résolution ponctuelle de la crise, le Capital obtient une dévalorisation brutale par destruction pure et simple des choses et des hommes qui fonctionnent en tant que Capital.

Contrer la diminution par la destruction de valeur ! Ce paradoxe apparent s’explique par le fait que la destruction de capital constant permet de relancer la valorisation (c’est la reconstruction) puisque la proportion de capital constant a brutalement diminué par rapport au capital variable. Et on repart pour un tour.

On pourrait croire que le Capital décrit un cercle de manière infinie mais cela n’est qu’une illusion car le point de départ de chaque cycle n’est jamais le même. Le Capital recommence chaque cycle avec un niveau de technicité, de productivité toujours plus grand, ce qui fait que l’accumulation est toujours plus importante et la destruction consécutive d’autant plus considérable. Il s’agit donc plus d’une spirale en extension que d’un processus qui tournerait en rond. Avec le temps la bourgeoisie a appris à retarder l’échéance de la crise (destruction de stock, restructuration, capital fictif, augmentation artificielle de la demande effective…), mais plus elle retarde la chute plus celle-ci sera importante car plus grande sera la quantité de capital excédentaire. »

(Revue Communisme, décembre 1995)

Telle est la position de la perspective marxienne/marxiste « classique » (martelée avec surdité dogmatique par certains) selon laquelle la contradiction valorisation/dévalorisation (à travers la baisse tendancielle du taux de profit) viendrait (à plus ou moins long terme) inévitablement sonner la fin du mode de production capitaliste. La baisse tendancielle du taux de profit (dont Marx souligne la grande importance) doit conduire le Capital à sa « mort » (mort dont il appartient de questionner la signification et la portée, que peut bien signifier « mourir » pour le Capital ?), on pourrait parler plus précisément de « suicide » en s’appuyant sur les Grundrisse :

« Dès lors, coïncidant avec le plus haut développement des forces productives et la plus large expansion des richesses existantes, commenceront la dépréciation du capital, la dégradation du travailleur, et l’épuisement de ses forces vitales. Ces contradictions conduisent à des explosions, à des cataclysmes, à des crises, où l’arrêt temporaire de tout travail et l’anéantissement d’une grande partie du capital ramèneront brutalement celui-ci à un point où il sera capable de recréer ses forces productives sans commettre un suicide. Mais parce que ces catastrophes reviennent régulièrement et se produisent chaque fois sur une plus grande échelle, elles aboutiront en fin de compte au renversement violent du capital. » (Marx, Grundrisse)

« Le capital représente la contradiction suivante : il cherche constamment à abolir le temps de travail nécessaire (ce qui revient aussi à ravaler l’ouvrier au niveau le plus bas, c’est-à-dire à son existence de pure force de travail vivante) ; mais le temps de surtravail n’existe qu’en opposition au temps de travail nécessaire si bien que le capital pose le temps de travail nécessaire comme nécessité et condition de sa reproduction et de sa valorisation. Ce développement des forces productives matérielles va de pair avec le développement des forces de la classe ouvrière : il abolit d’une certaine manière le capital lui-même. » (Marx, Grundrisse)

A cela doit s’ajouter la distinction essentielle établie par Marx dans le Chapitre Inédit du Capital, celle entre la domination formelle et la domination réelle. Cette distinction renvoie (notamment) à deux modes d’extraction de la plus-value. La plus-value absolue est obtenue par un accroissement du temps de surtravail (c’est l’augmentation de la journée de travail pour soutirer davantage de plus-value aux prolétaires exploités) tandis que la plus-value relative (la plus importante) est obtenue par l’augmentation de la productivité de la force de travail (afin d’augmenter la part de surtravail fourni en un même temps par le prolétariat exploité). Le développement de la technique atteint alors une grande importance en phase de domination réelle puisque la substance même du procès de travail (procès de travail dont le Capital s’est emparé en domination formelle) est désormais « transformée » conformément à la volonté d’incrémentation de la valeur :

« La soumission réelle du travail au capital s’accompagne d’une révolution complète (qui se poursuit et se renouvelle constamment. cf. le Manifeste Communiste) du mode de production, de la productivité du travail et des rapports entre capitalistes et ouvriers. (…) La soumission réelle du travail au capital va de pair avec les transformations du procès de production que nous venons de mentionner : développement des forces de la production sociale du travail et grâce au travail à une grande échelle, application de la science et du machinisme à la production immédiate. D’une part, le mode de production capitaliste – qui à présent apparaît véritablement comme un mode de production sui generis – donne à la production matérielle une forme différente; d’autre part, cette modification de la forme matérielle constitue la base pour le développement des rapports capitalistes, qui exigent donc un niveau déterminé d’évolution des forces productives pour trouver leur forme adéquate. » (Marx, Chapitre Inédit du Capital)

Marx souligne bien qu’avec la domination réelle s’opère une véritable « révolution technologique », les productions techno-scientifiques de la Modernité libérale renvoient à la domination réalisée du Capital sur le procès de travail, le procès de production capitaliste étant l’unité du procès de travail et du procès de valorisation du Capital (procès d’auto-reproduction du Capital). Dans cette perspective, le procès de production qui met en mouvement le Capital est celui qui devrait finir par l’invalider, précisément parce que ce procès de production capitaliste serait aussi inévitablement (en raison de la baisse tendancielle du taux de profit) procès de dévalorisation du Capital. Dans certains textes de Marx, on voit clairement que l’importance de la baisse tendancielle du taux de profit est inséparable de l’idée d’une « chute » future du Capital. Se profilerait alors la « crise terminale » du Capital global par la baisse tendancielle du taux de profit, la création de Capital fictif ne serait (dans cette perspective) qu’un simple moyen pour le Capital de « retarder » une chute absolument inévitable, une « compensation » désespérée et certainement pas un moyen de « salut » ou de « survie » :

« C’est, de toutes les lois de l’économie politique moderne [la loi de la baisse tendancielle du taux de profit], la plus importante qui soit. Essentielle pour l’intelligence des problèmes les plus difficiles, elle est aussi la loi la plus importante du point de vue historique, une loi qui, malgré sa simplicité, n’a jamais été comprise jusqu’à présent, et moins encore énoncée consciemment. […] on voit qu’à partir d’un certain point de son expansion le capital lui-même supprime ses propres possibilités. Au-delà d’un certain point, le développement des forces productives devient une barrière pour le capital ; en d’autres termes, le système capitaliste devient un obstacle pour l’expansion des forces productives du travail. Arrivé à ce point, le capital, ou plus exactement le travail salarié, entre dans le même rapport avec le développement de la richesse sociale et des forces productives que le système des corporations, le servage, l’esclavage, et il est nécessairement rejeté comme une entrave. La dernière forme de servitude que prend l’activité humaine – travail salarié d’un côté et capital de l’autre – est alors dépouillée, et ce dépouillement lui-même est le résultat du mode de production qui correspond au capital. Eux-mêmes négation des formes antérieures de la production sociale asservie, le travail salarié et le capital sont à leur tour niés par les conditions matérielles et spirituelles issues de leur propre processus de production. C’est par des conflits aigus, des crises, des convulsions que se traduit l’incompatibilité croissante entre le développement créateur de la société et les rapports de production établis. L’anéantissement violent du capital par des forces venues non pas de l’extérieur, mais jaillies du dedans, de sa propre volonté d’autoconservation, voilà de quelle manière brutale avis lui sera donné de déguerpir pour faire place nette à une phase supérieure de la production sociale. […] » (Marx, Grundrisse)

Or contre cette idée d’un Capital fictif comme simple moyen de « retardement » d’une auto-invalidation terminale, contre cette approche marxiste « classique », on peut soutenir que le Capital fictif est en vérité l’occasion pour le Capital de retrouver son aspect de Capital formel par la généralisation de sa forme. Telle est l’autre perspective que Marx nous donne à penser lorsqu’il analyse la nature du Capital fictif (ou Capital « porteur d’intérêts ») dans les livres III et IV, perspective marxienne que la revue Invariance développe avec richesse et fécondité. Avec le Capital fictif (ou « porteur d’intérêts »), et ce point mérite attention, le Capital réussit (peut-être) à atteindre une forme qui dépasse les contradictions du procès de production, précisément parce qu’elle est une forme réifiée désormais séparée de ce même procès de production, le fétichisme de la valeur « s’achève » et devient alors (en un sens) « indépassable » puisque la mystification du capital est accomplie :

« Le capital n’existe en tant que tel que dans le mouvement réel, non dans le processus de circulation, mais uniquement dans le processus de production, qui est celui de l’exploitation de la force de travail. Il en va tout autrement du capital porteur d’intérêts. » (Marx, Le Capital, livre III)

« Cependant, de toutes ces formes, c’est le capital porteur d’intérêts qui est le fétiche le plus parfait. Nous avons ici le point de départ originel du capital – en tant qu’argent – et la formule Α – Μ – Α’ réduite à ses deux pôles Α – Α’. De l’argent qui crée de l’argent en quantité plus importante. C’est la formule générale et originelle du capital concentrée en un résumé absurde. » (Marx, Le Capital, livre III + Théories sur la plus-value)

« La réification complète, le renversement (Verkehrung) et la démence (Verrückheit) du capital porteur d’intérêts – dans lequel cependant apparaît seulement la nature intime de la production capitaliste, sa démence sous sa forme la plus tangible – c’est le capital en tant que rapportant des «intérêts composés (« compound interest bearing » ) où il apparaît comme un Moloch qui exige qu’on lui sacrifie le monde entier, mais qui, par quelque mystérieux fatum, voit cependant ses justes exigences, qui découlent de sa propre nature, n’être jamais satisfaites et toujours contrecarrées ». (Marx, Théories sur la plus-value)

« En revanche, dans le Capital porteur d’intérêts le fétichisme atteint sa forme parfaite. C’est le Capital achevé – qui est unité du procès de production et du procès de circulation – et qui, par conséquent, rapporte un profit déterminé pour un laps de temps déterminé. Sous la forme du Capital porteur d’intérêts ne subsiste que cette détermination, sans la médiation du procès de production et du procès de circulation. Dans la notion de Capital et de profit, il y a encore le souvenir de ce qu’il a été dans le passé, bien que du fait de la différence existant entre profit et plus-valeur, du fait de l’uniformité du profit de tous les capitaux – le taux général de profit – le Capital soit déjà très obscurci et devienne quelque chose d’obscur, un mystère (…) Dans le Capital porteur d’intérêts ce fétichisme automatique est parachevé : c’est la valeur qui se valorise elle-même, l’argent qui fait de l’argent et, sous cette forme, il ne porte plus la moindre cicatrice révélant sa naissance. Le rapport social a atteint sa forme parfaite de rapport de la chose (argent, marchandise) à elle-même. Au lieu de la transformation réelle de l’argent en capital, c’est une forme sans contenu qui apparaît ici. » (Marx, Le Capital, livre III + Théories sur la plus-value)

« Voilà le capital dans sa forme de fétichisme et le fétichisme du capital dans toute leur perfection. En A-A’, nous tenons la forme irrationnelle du capital, la perversion monstrueuse des rapports de production mués en choses : le capital réduit à sa pure forme, la forme productive d’intérêt, sous laquelle il préside à son propre processus de reproduction. Cette faculté de l’argent – ou de la marchandise – de faire valoir sa propre valeur, indépendamment de la reproduction, voilà la mystification du capital sous sa forme la plus flagrante. Pour la théorie vulgaire, qui cherche à présenter le capital comme la source autonome de la valeur, cette forme est naturellement une aubaine : on n’y reconnait plus la source du profit, et le résultat du processus de production capitaliste – séparé du processus lui-même – y acquiert une existence indépendante. » (Marx, Le Capital, livre III)

Le Capital n’est pas la source autonome de la valeur puisque la valeur nécessite le travail vivant du procès de production, la substance même de la valeur. En revanche, le Capital tend à autonomiser de plus en plus la forme même de l’incrémentation de la valeur qui est une forme sans substance. Si le Capital meurt à travers la dissolution de sa substance sa forme quant à elle (la forme-Capital, la forme de l’incrémentation) tend à se réifier de plus en plus. Avec le capital porteur d’intérêts il y a ainsi un véritable « échappement » du Capital vers une forme désormais vide de tout contenu, une forme où le procès de production n’est plus qu’un « souvenir » :

« Enfin, dans le Capital achevé, tel qu’il apparaît en tant que tout (Ganzes), en tant qu’unité du procès de circulation et du procès de production, en tant qu’expression du procès de reproduction – en tant que somme déterminée de valeur qui dans un laps de temps déterminé, au cours d’une phase (Abschnitt) déterminée de la circulation, produit un profit déterminé (plus-valeur) – dans cette configuration, le procès de production et le procès de circulation n’existent plus qu’à l’état de souvenir, comme des moments qui déterminent à égalité la plus-valeur, ce qui en voile la simple nature. La plus-valeur apparaît maintenant comme profit ». (Marx, Théories sur la plus-value)

Marx laisse clairement entendre que le Capital n’est plus simplement un rapport social, il est désormais une « chose » (une forme réifiée) ayant avalé l’ancien rapport social dont cette chose dépendait. La réification semble ainsi définitivement achevée, la dissolution de la substance du Capital par la contradiction valorisation/dévalorisation vient signifier l’autonomisation de la forme même du Capital, la forme de l’incrémentation de la valeur, une forme chosifiée qui n’est désormais plus assujettie à l’ancien procès de production, une forme qui a aboli toutes les anciennes médiations :

« La réelle déterminité formelle grâce à laquelle l’argent ou la marchandise devient capital est effacée ». (Marx, Théories sur la plus-value)

«Et dans cette forme totalement extranéisée du profit et dans la même mesure où la forme du profit dissimule son noyau interne, le Capital acquiert de plus en plus une forme réifiée (sachliche), d’un rapport il devient toujours plus une chose, mais une chose qui a le rapport social dans le corps, qui l’a avalé, une chose se rapportant à elle-même avec une vie fictive et une autonomie, un être sensible suprasensible (sinnlich-übersinnliches Wesen); et dans cette forme de Capital et de profit il apparaît à la surface en tant que présupposition achevée. C’est la forme de son effectivité οu, mieux, sa forme d’existence effective. Et c’est la forme sous laquelle il vit dans la conscience de ses agents (supports), les capitalistes, qu’elle se déroule dans leurs représentations.(…) Cette forme (métamorphosée) ossifiée du profit (et par là du Capital en tant que son créateur, car le Capital est raison, le profit la conséquence; Capital cause, profit effet; Capital substance profit accident; le Capital est seulement en tant que Capital créant du profit, en tant que valeur qui crée un profit, une valeur supplémentaire)… » (Marx, Théories sur la plus-value)

Marx laisse clairement entendre que la nature même du Capital est désormais transformée avec l’avènement du Capital fictif, et cela dans le sens d’un dépassement vers l’autonomisation de la forme-Capital, forme Capital « sans contenu » complètement réifiée et devenant indépendante par rapport à l’ancien procès de production, accomplissement du fétichisme de la valeur. Ce point est essentiel à comprendre : Marx laisse entendre qu’avec le Capital fictif nous avons désormais affaire à une nouvelle métamorphose du Capital, l’ultime métamorphose du Capital, celle en laquelle l’ancienne dépendance du Capital au procès de production est désormais dépassée. Le Capital semble réussir à atteindre une forme qui n’est désormais plus concernée par le rapport au procès de production (et donc qui n’est plus concernée par l’invalidation de la baisse tendancielle du taux de profit puisque la baisse tendancielle du taux de profit concerne le procès de production, le procès de production mettrait en mouvement le Capital et serait le procès qui l’invaliderait à un certain moment). Avec le capital fictif (ou « porteur d’intérêts ») le Capital semble se métamorphoser en une forme séparée du profit, il est donc logique qu’il ne soit (en un sens) plus concerné par sa baisse tendancielle. C’est aussi peut-être là le stade de la « représentation » (déjà annoncé dans le livre II du Capital) comme dernière transformation du Capital, le stade d’une pure « forme » transcendant désormais la matérialité du procès de production, un dépassement des « limites productives » du Capital, c’est le moment où la valeur se libère totalement de sa propre substance, l’autonomie accomplie d’une forme réifiée :

« Sous cette forme, le capital n’est plus que représentation. Il est le capital par excellence.» (Marx, Le Capital, Livre II)

« Si dans la configuration (Gestalt) finale qui est celle où le profit – en tant que supposé donné – apparaît dans la production capitaliste, les nombreuses métamorphoses, médiations qu’il subit sont effacées et rendues méconnaissables (unerkennbar), la nature du Capital subit en conséquence le même sort; si cette configuration devient encore plus fixée parce que le même procès, qui lui donne le dernier fini (finish), lui pose en face une partie du profit sous forme de rente, et fait donc de celui-ci une forme particulière de la plus-valeur qui, comme la rente l’est à la terre, est rapportée tout à fait de la même façon au Capital en tant qu’instrument de production doté d’une spécificité matérielle, cette forme concrète séparée de son être profond par une quantité de chaînons intermédiaires invisibles, revêt une forme encore plus extériorisée (veräusserlichte), οu plutôt la forme de l’extériorisation (Verausserlichung) absolue dans le Capital porteur d’intérêts, dans la séparation entre profit et intérêt, dans le Capital porteur d’intérêts considéré en tant que forme (Gestalt) simple du Capital, la forme (Gestalt) où le Capital est présupposé à son propre procès de reproduction. D’une part, on trouve là l’expression de la forme absolue du Capital: Α – Α’. Valeur se valorisant elle-même. D’autre part, le terme moyen Μ, dans M -Α – Μ – Α’, qui existe encore, même dans le Capital commercial pur, a disparu. C’est uniquement le rapport de Α à lui-même, et mesuré par rapport à lui-même. C’est le Capital expressément extrait, séparé, en dehors du procès – en tant que présupposition du procès, dont il est le résultat et dans lequel, et grâce auquel seulement, il est du Capital. » (Marx, Théories sur la plus-value) 

« La partition simplement quantitative devient par conséquent une scission qualitative. Le capital lui-même est scindé. Dans la mesure où il est présupposition de la production capitaliste ; donc où il exprime la forme extranéisée (entfremdete) des conditions de travail, un rapport spécifiquement social, il se réalise dans l’intérêt. Il réalise son caractère de capital dans l’intérêt. D’autre part, dans la mesure où il fonctionne dans le procès, ce procès apparaît comme coupé de son caractère spécifiquement capitaliste, de sa déterminité spécifiquement sociale – comme simple procès de travail en général. Par conséquent, le capitaliste, dans la mesure où il y intervient, n’y intervient pas en tant que capitaliste, car ce caractère est escompté dans l’intérêt, mais en tant que fonctionnaire du procès de travail en général, en tant que travailleur, et son salaire du travail se présente dans le profit industriel. C’est un mode de travail particulier – labour of direction – mais on sait que, d’une manière générale, les modes de travail sont différents les uns des autres. (…) Dans ces deux formes de la plus-value, la nature de celle-ci, l’essence du Capital et le caractère de la production capitaliste sont non seulement complètement effacés, mais complètement inversés (verkehrt) en leur contraire. Mais, dans cette mesure aussi, le caractère et la forme concrète (Gestalt) du Capital sont parachevés, dans la mesure où la subjectivisation des choses, la réification des sujets, le renversement (Verkehrung) de la cause et de l’effet, le quiproquo religieux, la forme pure du Capital Α – Α’. sont représentés et exprimés de façon absurde (sinnlos), sans aucune médiation. De même, la sclérose des rapports, leur présentation en tant que rapports des hommes à des choses possédant un caractère social déterminé, sont élaborées tout autrement que dans la mystification simple de la marchandise et dans celle, déjà plus complexe, de l’argent. La transsubstantiation, le fétichisme est achevé ». (Marx, Théories sur la plus-value)

La dépendance au procès de production est la condition de possibilité de la mort du Capital par la contradiction valorisation/dévalorisation. Si donc le Capital réussit à atteindre une forme réifiée désormais indépendante du procès de production et parfaitement autonome (n’ayant plus de rapport qu’avec elle-même) l’invalidation du Capital par la baisse tendancielle du taux de profit deviendrait alors une problématique obsolète, il faudrait ainsi complètement repenser l’idée de « crise terminale » et le rôle joué par la « lutte des classes »…

Seul le Capital fictif peut permettre au Capital d’envisager un « dépassement » par rapport au procès de production (et donc seule la forme du Capital fictif peut permettre au Capital de « survivre » à sa mort programmée par la baisse tendancielle du taux de profit). Tel est le concept de « Mouvement du Capital » (ou « L’échappement du Capital ») déployé par Invariance, mouvement d’autonomisation sans cesse grandissant d’une forme à l’égard de tout contenu. Le Capital ne serait plus structurellement « obligé » d’opérer un détour par la sphère strictement productive puisqu’il abolirait (au terme de son échappement) l’ancienne dépendance au procès de production (ce que Marx laisse entendre dans les textes précédemment cités). Les perspectives sont alors terrifiantes, le Capital pourrait à la fois échapper à son propre devenir catastrophique tout en créant les conditions universelles d’un anéantissement de la vie sur Terre (notamment dans la mesure où il « capitalise » tout ce qui est, y compris l’homme lui-même) :

« Le développement chaotique du Capital n’entraîne pas nécessairement sa fin catastrophique car sa tendance ‘universelle’ contient en fait la possibilité de son propre dépassement, l’intériorisation de ses limites (ceci ne nie évidemment pas que le maintien du mode de production capitaliste soit gros d’une catastrophe insurmontable : la destruction de la vie à la surface du globe. Le Capital peut échapper à son propre devenir catastrophique, mais il crée par là-même les conditions d’un anéantissement humain)… Tous les théoriciens du marxisme ont jusqu’à ce jour développé soit le thème de l’équilibre évident du système à plus ou moins longue échéance soit le thème du déséquilibre obligatoire avec la non moins obligatoire crise finale du capitalisme; l’une et l’autre thèse ont leur fond de vérité mais toutes deux échouent dans leur tentative. La raison en est que pour eux le Capital ne peut exister que dans une forme réelle et non sous forme de Capital fictif alors même que le Capital fictif peut seul permettre au Capital de se développer au-delà de ses limites productives. Mais une telle affirmation comporte une conséquence importante : le Capital peut être en crise sans que cette crise soit une crise de la production et, comme corollaire, ce qui peut apparaitre comme crise de la production n’est plus forcément une crise grave du Capital. (…) La dévalorisation du Capital, qui découle immédiatement de la formulation de la loi de la valeur, est le phénomène le plus ignoré des théoriciens marxistes. Pourtant la dévalorisation est un élément indispensable pour comprendre l’évolution du Capital et la domination réelle de la loi de la valeur. Si en effet, le Capital se dépasse en autonomisant sa forme, la dévalorisation est le procès dans lequel sa substance entre en dissolution… » (Invariance, Juillet 1972)

« Ainsi le Capital a échappé aux contraintes du procès de production global telles que les envisageaient Marx et il n’a pu le faire qu’en devenant représentation. Celle-ci permet d’escamoter, d’éviter le procès de production ; il n’a plus besoin de se rapporter à sa propre matérialité pour acquérir une réalité. Grâce à la représentation, il peut, à chaque instant, être engendré. Il y a, apparemment, création ex-nihilo parce qu’elle est le résultat de l’activité globale de tous les êtres humains capitalisés. C’est avec cet échappement que se parachève la domination réelle du Capital sur la société, moment qui lui permet, maintenant, d’entreprendre la réalisation d’un despotisme généralisé sur tous les êtres humains, en faisant en sorte que la représentation-réalité soit la seule et unique. » (Invariance, Avril 1977)

La « surfusion » du Capital est peut-être ce qui annonce l’imminence de sa « solidification » totale… L’idée d’une révolution communiste mondiale suppose un prolétariat dynamique et dialectiquement actif dans le processus historique révolutionnaire, or il se pourrait bien que la réification achevée du Capital vienne signifier l’anéantissement de toute potentialité humaine dialectiquement révolutionnaire, la « paralysie » (pour reprendre l’expression de Debord) accomplie de l’Histoire et l’immortalisation totalitaire du Capital…

5/01/2021