Apocalypse et Révolution…

La préhistoire comme Présent. Gianni Collu, Giorgio Cesarano – Invariance, 1976.

« Suivant les termes des contradictions en procès, le choc entre, d’une part la croissance du développement et de la dévalorisation et, d’autre part, l’accroissement de population inutile et la prolétarisation généralisée, aurait depuis longtemps conduit le Capital à un collapsus irrémédiable s’il ne s’était périodiquement produit, devant l’imminence des crises ultimes, un « saut de qualité » qui a permis au Capital de les éluder en garantissant au système la possibilité de franchir sa propre limite immédiate et d’accéder, grâce à une médiation, à un niveau supérieur d’organisation qui disloquait de nouveau aussi bien son élan spécifique de développement que les contradictions qu’il présentait, mais dans une dimension spatio-temporelle « nouvelle » dans laquelle la limite de la crise se trouvait convenablement renvoyée. (…) » (Invariance, 1976)

« Au fur et à mesure que le procès de valorisation prend pour objet exclusif la survivance autonomisée de la valeur au-delà de ses limites de crise, celle-ci intègre en elle-même, comme composition organique de la valeur, la survie de l’espèce comme crise en procès de la vie. C’est dans cette phase d’intégration à l’être-capital de l’être de l’espèce (intégration formelle comme on le verra plus loin, mais pragmatiquement opérante) que la contre-révolution entre en jeu, en tant que mécanisme d’autorégulation au service directe de la rationalisation capitaliste. » (Invariance, 1976)

« Ceci est la nouvelle conquête du Capital anthropomorphe : avoir colonisé pour la valeur chaque trait de la vie en société, s’être lui-même recomposé au-delà du seuil d’explosion de ses vices organiques dans la composition organique du capital-vie, avoir réalisé sa transcroissance du règne de l’intoxication des marchandises rebuts de l’extériorité au règne survivant de l’intériorité d’autant plus dégradée qu’elle a été déterrée et mise au rang de nouvelle aire du marché. Une archéologie macabre est sollicitée pour ressusciter, dans les morts-vivants, l’âme phénicienne des commerces aventureux, mais sous les constellations du déluge les âmes mortes ne peuvent trafiquer que de reliques : la mort des désirs est l’équivalent général qui informe de sa valeur toutes les monnaies de la « personnalité » dépressive. Laissons les morts enterrer leur « vie ». » (Invariance, 1976)

« C’est de cette façon que la machine entre dans le corps : pour ne pas mourir. Mais c’est aussi de cette façon que le corps risque d’en périr. Entrevoir aujourd’hui le Capital dans la nouvelle assise qu’il tend à assumer, critiquer à sa naissance sa nouvelle utopie, c’est – tout court -, voir comment l’économie auto-critique s’empare du corps de l’espèce, comment l’être capital s’insinue dans l’être-homme afin de s’y transfigurer, de même que sa loi de valorisation, comment la composition organique du Capital, faite de domination de mort sur le vivant, tend à coïncider avec la composition organique de la « vie », devenu son produit par excellence. (…) Le Capital parvenu à la domination réelle totalise dans son procès de valorisation tout sens de l’être là : l’être du Capital coïncide avec l’être – de tout homme… » (Invariance, 1976)

« Prendre au sérieux Jacques Camatte, pour les lecteurs de Marx quelque peu assidus, c’est accepter de commettre une hérésie. Se laisser porter par cette pensée, c’est se mouvoir au-delà des habitudes et des facilités. Elle est une de ces voix qui parle à soi contre soi, mais toujours depuis soi-même. Elle pousse à trahir ce qui se tenait là, devant nous, inébranlable comme une loi. Traversant la prophétie de Bordiga d’une révolution mondiale en 1975, depuis la théorisation de la contre-révolution, de l’émergence de la révolution (1968) jusqu’à son intégration, la pensée de Camatte accepte de se transformer sans renier ses origines. Il ne s’agit donc pas donc de faire jouer Marx contre Marx pour tenter pour la énième fois de le sauver, mais de jouer Marx contre l’époque depuis Marx et d’être forcé de le dépasser. C’est pourquoi il a souvent été plus facile pour la galaxie « d’ultragauche » d’oublier Camatte, de le faire tenir pour « fou », de ne pas s’attaquer de front à ses analyses et de les faire disparaître derrière leurs conséquences inacceptables, alors même que son influence à travers la revue Invariance fut, encore aujourd’hui, déterminante. Pourtant, faire une telle expérience négative — un examen de sa conscience à elle-même vis-à-vis de ce qu’elle tenait pour vrai — ne revient pas à s’abandonner au chemin du désespoir. » (Entêtement, Camatte l’hérétique, https://www.entetement.com/camatte-lheretique/)

« Mais tout le propos de Marx consiste à différencier technique et capitalisme : c’est-à-dire à mettre en évidence que cette Machinerie tourne avec le logiciel capitaliste, mais à postuler qu’elle pourrait tout aussi bien tourner avec le logiciel communiste, et que la contradiction interne à sa logique de fonctionnement fonde la possibilité du passage d’un logiciel à l’autre – et c’est pourquoi il n’y a pas chez Marx de critique de la technique en tant que telle. La pensée de Marx repose ainsi sur la thèse qu’il y a de l’intotalisable, que cet intotalisable est la subjectivité vivante – dont les phénomènes pathologiques mettent en évidence l’excès irréductible au processus d’abstraction de la subsomption réelle -, que le processus de totalisation conduit à poser la subjectivité en dehors de la Totalité, et institue ainsi un antagonisme entre d’une part les sujets dépossédés et d’autre part la Totalité objectivée : aussi l’autonomie de fonctionnement de la Machinerie ne peut-elle être que transitoire, elle est le moment critique, et donc instable, d’un système de forces qui ne peut que basculer pour retrouver son centre de gravité qu’est le travail. C’est cette thèse qu’a mise à mal le XXème siècle, en développant des dispositifs d’assujettissement qui réussissent à intégrer la subjectivité elle-même dans la Machinerie, et à déborder amplement la simple subordination du travail pour lui soumettre non seulement l’homme dans la totalité de ses pratiques et de ses représentations – et non plus seulement dans son activité de production -, mais aussi en déterminant effectivement l’étant en tant que tel et en totalité. » (Vioulac, La logique totalitaire, essai sur la crise de l’Occident)